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  • Pamela ALBARRÁN

Collectifs à l’international _ Apertura

    Nous vous présentons une série des conversations avec différents collectifs et associations de femmes directrices de la photographie dans le monde.  En espérant que ces rencontres inspirent et enrichissent les réflexions autour de notre métier,  je vous laisse découvrir le premier chapitre.



   

    Peu avant le début du confinement en France, j’ai eu l’occasion de parler au téléphone avec la directrice de photographie Sandra de Silva de la Torre sur la création d’Apertura et sur la situation des cheffes opératrices dans le cinéma mexicain, une industrie qui produit plus de 180 films par an.*



Voici la transcription de cette conversation:


_ Pourrais-tu nous parler de ton parcours professionnel?


Sandra: Dans ma jeunesse, je m’interrogeais sur certains comportements humains que je voyais au quotidien ( j’ai étudié dans une école française au Mexique ), j’essayais de comprendre la discrimination sociale inhérente au mélange culturel de mon école.  Je me suis alors rendue compte que le cinéma pourrait me permettre d’explorer ces inquiétudes.  Après avoir fait des études en art dramatique, je me suis intéressée à l’image, j’ai découvert qu’avec la photographie j’étais capable de créer tout un monde ; et cette possibilité m’a fascinée.


    Je suis partie au Canada pour étudier à la Vancouver Film School. Dans ma promotion j’étais la seule femme qui voulait devenir cheffe opératrice et j’étais très soutenue par mes collègues là-bas ; contrairement à la bienveillance que j’avais reçue au Canada, à mon retour au Mexique, j‘ai ressenti un rejet des gens de ma profession.

 J’ai souvent entendu que ce n’était pas un métier pour les femmes, j’ai même eu, une fois, rendez-vous dans une société de production pour parler d’un projet, et lorsque je me suis présentée devant eux, ils m’ont avoué qu’ils ne s’attendaient pas à rencontrer une femme, je n’ai finalement pas eu le poste ; je me suis alors rabattue sur le métier d’assistante caméra pendant longtemps. Une fois que le numérique est arrivé j’ai décidé de reprendre mes études pour retrouver confiance en moi ; j’ai donc fait un master à la National Film and Television School en Angleterre.

    Après mes études à la NFTS je suis revenue au Mexique et j’ai commencé à travailler comme directrice de la photographie, mais comme personne ne me connaissait pas ici, j’avais peu de travail. J’ai, par la suite, réalisé que la seule façon de changer ma réalité était de m’ouvrir socialement pour me faire connaître.     



_ Quand et pourquoi avez-vous créé Apertura? 

    

    Il y a eu deux facteurs qui ont permis la création d’Apertura.  Un jour, une amie m’a offert le livre Women behind the Camera, ce sont des interviews de différentes femmes DP avec des carrières remarquables.  Ce livre était une source d’inspiration et de motivation récurrente, j’étais très intéressée par l’idée de connaître le parcours des autres femmes de ce métier.


    En 2016, étant membre de l’ICFC (International Collective of Female Cinematographers) j’ai pu assister à la table ronde « A Day of inspiration » autour des femmes derrière la caméra, organisée par l’ASC à Los Angeles.  Pour moi cette expérience a été déterminante : je me suis dit qu’il fallait aussi faire bouger les choses au Mexique.

    

    Deuxièmement, vers la fin de 2017, j’ai été invitée à participer comme intervenante d’un atelier.  L’idée était de parler aussi des difficultés d’être une femme directrice de la photographie dans l’industrie cinématographique. Par la suite, Alfredo Altamirano, membre de l’AMC (Sociedad mexicana de autores de fotografía cinematográfica), m’a proposé de faire une table ronde plus étendue. Sa proposition m’avait motivée, je me suis donc mise à l’organiser.  J’ai invité 5 autres directrices photo travaillant au Mexique et une fondation d’art (Fundación Sebastián) nous a prêté une salle qui nous a permis d’accueillir 150 personnes.  

    Après cette expérience je me suis rendue compte qu’il fallait formaliser tout ça, et j’ai créé une association.  Le nom fait une allusion évidente au terme technique (ouverture focale) et à la nécessité d’ouvrir des nouveaux chemins ; en 2018 Apertura est créé grâce au soutien de ces 5 femmes et de l’AMC.  Depuis deux ans, Apertura a grandi d’une manière inattendue, aujourd’hui nous sommes 48 directrices de la photographie et cadreuses, mexicaines et étrangères travaillant au Mexique.




_ En général il n’y a pas beaucoup des femmes à des postes techniques dans le cinéma et la TV mexicaine.  On trouve beaucoup plus de femmes directrices de la photographie que d’assistantes caméra ; par exemple. Il y a une seule équipe de femmes électriciennes :  « Las Amazonas eléctricas ».  Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur la place des femmes dans l’industrie au Mexique?


    Le Mexique est un pays très machiste,  même s’il y a beaucoup de gens qui commencent à se rendre compte de l’importance de la parité ; le cinéma reste un milieu majoritairement masculin, surtout dans les équipes d’image. En revanche, c’est dans le cinéma indépendant avec des petits budgets, que les femmes sont plus présentes en tête de poste. Ce n’est pas encore le cas du cinéma commercial avec de plus gros budgets.   Nous voulons changer ça.


    Lorsque je me fais la réflexion de l’évolution du rôle de la femme depuis les deux grandes guerres, on constate dans un premier temps, que la nécessité du travail a normalisé "l’image des femmes qui travaillent en dehors du foyer" ( surtout en Europe ).  Mais en y regardant de plus près, ce n’est pas toujours le cas des métiers, encore aujourd’hui, identifiés comme des métiers "masculins".  Pourquoi?

Je crois qu’il faut des modèles à suivre ; actuellement, lorsque l’on fait la liste des chefs opérateurs que l’on connaît, il nous vient à l’esprit avant tout des hommes.  Si l’on admire quelqu’un lors de notre enfance, on a tendance à penser : « Je veux être comme lui quand je serais grand ».  Il faudrait aussi pouvoir penser spontanément : « je veux être comme elle »!



_Quels sont vos objectifs ?


    Nous aimerions normaliser notre place comme directrices de la photographie, pour moi la meilleure manière était, dans un premier temps, d’utiliser Instagram pour montrer des images de nous sur un plateau, portant une caméra, sur une dolly, ou une grue, comme cheffes de poste.  L’idée étant de montrer qu’il est normal de trouver des femmes derrière la caméra, contrairement à ce qu’on entend.         

    L’objectif principal d’Apertura est de donner de la visibilité au travail de nos membres, de les faire connaître ; de montrer qu’il y a des options, des talents divers et que nous ne sommes pas que trois.

    Sous cette optique, le collectif soutien les talents émergents.  Cette année, Apertura sera ouvert à tout.e aspirant.e issu.e d’une minorité : membres des communautés autochtones, personnes non-binaires, trans, etc.

    Pour nous, l’éducation est la base pour créer des changements.  Apertura organise des ateliers pour nous tenir informées des innovations dans notre métier.  Certaines parmi nous donnent aussi des cours, cette expérience dans l’éducation nous a permis de sensibiliser et motiver les plus jeunes générations.  Une autre réalité est possible.

    Nous avons le soutien des sociétés de location de matériel qui nous prêtent leurs studios et leur matériel pour réaliser des ateliers, les conférences nous permettent aussi d’inviter plus de monde, c’est moins cher à produire, ça donne de la visibilité au travail des différentes membres et donne l’occasion d’en discuter ensemble.

    Nous envisageons aussi la création de protocoles anti harcèlement moral et sexuel; pour le moment nous allons travailler sur la sensibilisation et la possibilité  d’instaurer des référentes plateau.

    Nous collaborons de très près avec nos collègues de l’AMC.  Nous organisons des ateliers, des tables rondes, des initiatives pour améliorer la condition des professionnel.les du cinéma et de l’audiovisuel.  Les deux organisations sont en constante communication.  


    Comme présidente d’Apertura, je me pose cette question avant toute démarche et initiative: Qu’est-ce que je veux professionnellement pour moi, et dont pourraient aussi bénéficier les 48 autres membres?



_Quelle a été la réaction du milieu professionnel ?


    En général le collectif est bien accepté. Dès le début, le collectif a reçu un bon accueil surtout à l’international, par des professionnels de l’industrie comme Zeiss, Sigma, Canon, Tiffen et DMG Lumière à Los Angeles.  Cette année, nous avons été invitées par Tiffen aux ASC awards.  Leur soutien nous a encouragé et a permis l’acceptation d’Apertura par l’industrie mexicaine.

    Malgré cela, nous avons aussi reçu certaines remarques sexistes, comme quoi cette association n’était pas sérieuse. Certaines personnes nous accusaient aussi de vouloir diviser l’industrie. Au contraire, Apertura est née de notre souhait d’union et d’inclusion.  Nous ne prêtons donc pas l’oreille à ce genre de remarques et essayons de rester positives.    


_ Avez vous remarqué un changement suite à la création de Apertura ?


    En 2005, quand j’ai commencé ma carrière, je ne voyais pas d’autres femmes sur les plateaux;  si je recevais des remarques sexistes, je me sentais isolée, je ne savais pas à qui en parler. Je crois que depuis 15 ans les choses ont changé pour de bon.  Depuis la création d’Apertura, j’ai pu constater un changement de mentalité, le collectif a permis de montrer que nous sommes compétentes, que notre condition de femme n’a rien à voir avec nos capacités en tant que techniciennes et artistes.  Nous sommes moins seules.

    Je trouve qu’il y a plus de reconnaissance. Il y a aussi une espèce de «vague d’inclusion» à la mode. Personnellement je n’aime pas trop l’idée de considérer ce mouvement comme une mode, j’aimerais justement que la vision de femmes leaders  dans le monde entre dans la norme.

    Je crois que le plus grand challenge d’Apertura, c’est de changer la culture sexiste dans notre entourage.


Sandra de Silva


_ Comment pourraient collaborer les différents collectifs des cheffes opératrices ?

    

    J’imagine que c’est important de se connaître entre collectifs,  d’échanger sur nos besoins communs, et de nous inspirer.

     Au début,  le débat tournait autour du même sujet : « être une femme dans le métier du cinéma » ; actuellement notre projet serait de passer à l’étape suivante, c’est à dire, de laisser de côté la situation d’être femme pour se concentrer sur ce qui nous paraît le plus important: l'aspect technique et artistique de notre profession.

     Dans ce but, nous envisageons d’inviter des directrices de la photographie étrangères au Mexique pour organiser -en partenariat avec des sociétés de location de matériel- des ateliers et des tables rondes techniques, autour de leur travail et de leur domaine d’expertise.  C’est un projet très ambitieux auquel nous tenons fortement.  Nous espérons que les conditions globales nous permettront de le concrétiser bientôt. //



https://www.aperturadop.com/