Et être une femme

Quand à dix-sept ans j’ai été magnétisée par le métier de chef opératrice, je n’ai pas le souvenir d'avoir envisagé le fait que cela pouvait être plus difficile pour une femme. Je le jure.

Aujourd’hui, la mort dans l’âme, je me résous à reconnaître que dans mon milieu, je me sens victime de discrimination. Que la plupart du temps j'en rie. Mais que parfois je me sens devenir légèrement paranoïaque à ce sujet.

Toutes proportions gardées, je me sens un peu comme certaines personnes d'origine étrangère en France, que je sens souvent à cran. Qui malgré toute leurs merveilleux efforts pour « s'intégrer », n'arrivent pas à faire totalement abstraction des regards en coin, de la défiance, des attitudes inconsciemment méprisantes. Que ces petites choses accumulées, 50 fois par jour, finissent par être déprimantes. Je ressens que ces personnes ont besoin de plus de respect que les autres, sont ultra-sensibles aux injustices, parce que leur vie est une longue litanie de petits calvaires accumulés.

Je crois que malheureusement une femme chef opératrice subit aussi ces petits riens qui finissent par être pesants à la longue. Comme être moins écoutée, mettre plus de temps à convaincre sur chaque chose qu'elle demande... Avoir autant de temps de préparation qu'un homme mais mettre deux fois plus de temps à être entendue, même si elle emploie les mêmes mots...

 

Peut être que je le ressens de façon plus aiguë, parce que je travaille dans un milieu fragile économiquement. J’ai 35 ans et je travaille principalement sur des documentaires, des court métrages, des publicités internet, des films institutionnels. Secteur fragile où les producteurs et productrices sont un peu des super-héros du quotidien, pris dans la spirale du « toujours moins cher, toujours plus vite, toujours mieux ». Ce à quoi ils ne vont pas forcément s’ajouter le « problème » d’engager une femme.

Et pourtant ce sont des gens engagés. Combien j'ai vu les réalisateurs et les réalisatrices les plus cultivés, les plus raffinés, engagés dans des causes magnifiques, se livrer aux pires actes de misogynie ordinaire. Comme ce réalisateur qui prépare un documentaire vibrant sur l'exploitation du gaz de schiste en Argentine, et qui conclut nos rencontres par un « finalement je ne pense pas que ça soit un film pour une femme, et en plus ma copine risque d’être jalouse ». Et moi, habituée, résignée, j’avoue que je ne lui fait même pas remarquer que ce genre d’argument est tout de même relativement inadmissible.

Preuve que ce mal est inconscient, profondément enraciné en nous, et qu'il va falloir encore quelques générations pour s'en guérir totalement.

Et combien je suis souvent prise de fou rire devant le descriptif de certains projets qu’on me propose, que je dois refuser en gardant mon sérieux. Projets mal payés, en sous-effectifs, ou inintéressants, sur lesquels je sens qu'on m'a placée en tête de liste. Et c'est drôle. Derrière le charmant discours du producteur qui essaye de me convaincre, j'entends plutôt : « écoute, comme j'adore ce que tu fais et qu'aucun homme n'accepterait de travailler dans ces conditions, j'ai pensé à toi ».

 

Alors bien sûr on est bien d'accord que pour faire des projets plus intéressants, il « suffit » d'être meilleure. Ca j'y travaille tous les jours je le promets.

 

Mais soyons objectives, s’il n’y avait aucun problème :

  • Alors pourquoi 50% des assistants opérateurs sont des femmes, et peut être seulement 10% parmi les chefs opérateurs ? Ce chiffre est affreux en soi. Il dit les désirs enfouis, l’autocensure, les carrières brisées, la rage contenue. Il dit que les dés sont faussés, qu’à talent égal une femme ne fera pas la même carrière qu’un homme.

  • Pourquoi quand j’étais assistante opératrice, je n’ai jamais, au grand jamais, eu l’occasion de travailler avec une femme chef opératrice sur une publicité ? Il faudrait faire des statistiques sur le pourcentage des femmes chef opératrices en publicité, et là je pense qu’on crierait toutes au scandale. Ce chiffre doit certainement laisser rêveuse.

  • Et pourquoi donc est-ce que je ne travaille quasiment qu’avec des réalisatrices ?

 

Pourtant, je suis optimiste, parce que je pense qu'en réalité, le combat est déjà gagné. Grâce à vous toutes. Parce qu'aujourd'hui, le cinéma français, et les spectateurs qui connaissent le métier de chef op, ne jurent que par les femmes chef opératrices, en vérité. Tout le monde est fan de vous, tout le monde adore vos images. C'est vous qui faites les images les plus innovantes, c'est vous qu'on admire, c'est vous dont on est fier. Donc pour moi la partie est déjà gagnée en fait. Et chacun des films magnifiques que vous faites enfoncent plus le clou. Imaginons qu'on enlève les chefs opératrices du cinéma français actuel, il resterait sans doute un désert esthétique. Je ne pense pas que ce soit exagéré de dire ça, c'est juste être lucide. Peut être tout simplement parce que vous avez eu besoin d'être meilleures pour vous imposer.

Alors quand j'entends certaines dire que vous n'avez jamais ressenti de discrimination, je vous trouve remarquables de modestie. Moi personnellement je crois que avez en moyenne 10 fois plus de talent que vos homologues masculins, et que vous n'avez pas tout à fait les carrières à la hauteur de votre mérite. Et en tant que spectatrice, j'aimerais voir encore plus de films importants éclairés par vous. Donc personnellement, la discrimination, je la vois pour vous aussi. Mais tant mieux si vous n'en souffrez pas.

 

Je ne suis pas inquiète, pour moi il est évident que les générations de femmes à venir vont se reconnaître en vous, qu'il y aura de plus en plus de chefs opératrices en France. La question c'est juste en combien de temps, et c'est là qu'on a le droit d'accélérer un peu les choses. En tout cas je suis certaine que le cinéma français vous adore, que si vous élevez la voix, vous allez être écoutées. Et que c'est un geste magnifique pour les générations à venir.

Peut être aussi que le combat à mener est un travail sur soi-même, parce qu'on véhicule toutes inconsciemment des stéréotypes très enfouis, très malheureusement. Moi j'essaye modestement d'être particulièrement solidaires des femmes quand je recommande des gens pour me remplacer. Et quand je discute avec des assistantes opératrices qui me confient qu'elle n'envisagent jamais de devenir chef opératrices, j'aime bien les remettre un peu en question là-dessus, parce que cette autocensure est assez déconcertante.

 

En tout cas je suis convaincue que plus on en parlera entre nous, plus on parviendra à rire de ces situations gênantes. Pour qu'elles nous donnent de la force, et qu'elles ne nous blessent plus. Parce qu'on ne changera pas notre société en un claquement de doigt, par contre on peut choisir de ne jamais renoncer à en rire.

 

Karine Aulnette, directrice de la photographie