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Les Couleurs de Saint Omer


Une femme se tient debout dans le box d’un tribunal, la couleur de son gilet se confond avec les panneaux de bois qui l’entourent et forme un aplat de marron mordoré. Son visage est tourné vers la droite, elle semble observer quelqu’un. En amorce à gauche, l’uniforme sombre d’un officier de police judiciaire vient couper sa présence et occupe un tiers de l’image. Au premier plan, on distingue l’insigne floue aux couleurs du drapeau français.

Pour son premier film de fiction, Alice Diop a choisi de travailler avec la directrice de la photographie Claire Mathon qui signe ici son 39ième long métrage. Venue du film documentaire (« Vers la Tendresse », « Nous » en collaboration avec la directrice la photographie Sarah Blum), la réalisatrice a une nouvelle fois soigné l’esthétique visuelle de son premier film de fiction, pour notre plus grand plaisir.


OPENING SHOT

Le film débute par un écran noir, plongeant immédiatement le spectateur dans l'esprit du personnage principal qui rêve de la scène du crime. La lumière vient seulement accrocher quelques détails de la comédienne qui l'incarne, sa balance est chaude et révèle la gourmandise de la couleur brune qui sera la couleur dominante du film.


Film de portraits, Saint Omer tire parti de toutes les nuances et combinaisons possibles offertes par cette couleur. Ce qui lui permet d'emblée de sortir des sentiers battus de l'esthétique traditionnelle des faits divers, souvent dominée par le bleu ou le gris polaire. On peut également y voir un message d'amour envers cette couleur chaleureuse et réconfortante, ainsi qu'un désir profond de la placer au cœur du film.

Car l’objectif de Saint Omer n’est pas uniquement de retracer un procès pour infanticide, particulièrement évocateur de la condition féminine, c’est aussi la possibilité pour la réalisatrice de placer au centre de son récit deux femmes d’origine sénégalaise.


LE BRUN ET SES NUANCES


En harmonies avec les teintes de leurs peaux, plusieurs scènes sont rendues monochromes. Le personnage, le décor qui l’entoure, ses vêtements et les accessoires, se confondent.


D'un point de vue purement "colorimétrique", le brun est un peu comme l'enfant rebelle de la couleur orange. Il ne fait pas partie du club sélect des couleurs primaires et secondaires du cercle chromatique traditionnel, il doit donc se débrouiller tout seul en ajoutant un peu de noir à sa vie. Mais ne vous y trompez pas, le brun n'est pas du tout monotone. Comme un caméléon, il peut passer du doré ensoleillé au marron foncé mystérieux, en changeant de température plus vite que son ombre.


Le brun, c'est un peu comme le Yin et le Yang : complexe, profond, apaisant. Ça nous ramène à nos racines, à la maturité et à tout ce qui est authentique. Si on le traduit en code RVB, ça donne 88, 41, 0, mais bon, ça, c'est plutôt pour les AI et leurs petits calculs. Les vrais coloristes, eux, font toujours confiance à leurs yeux, pour l'instant du moins.


Deux références partagés avec Claire Mathon, lors de la préparation du film :


Le film Saint Omer est une symphonie de nuances de brun, grâce au talent de la coloriste Mathilde Delacroix et aux choix audacieux de l'équipe des décors. Avec Anna Le Mouël aux commandes, elles ont réussi à explorer toutes les subtilités de cette couleur riche et complexe.

En plaçant la teinte de peau des personnages au centre des palettes qui illustrent cet article, on peut voir la richesse de cette couleur se déployer sur toute une large gamme. De la profondeur du brou de noix à la pâleur du beige, en passant par le mordoré, le bronze, ou le brun noisette. Il se teinte aussi encore davantage de rouge et devient rouille, acajou; ou de violet et passe au cassis.

Pour sublimer la couleur dominante du film, l’équipe s’est appuyée ensuite sur une palette de complémentaires nuancée. Puisque le brun ne figure pas directement sur le cercle chromatique c’est de sa nuance orange que l'on trouvera la couleur complémentaire pour créer un contraste saisissant et harmonieux.

Ainsi vont apparaitre des touches de bleu : charron, sarcelle, et même un ciel verdâtre et lumineux assez culotté à l’occasion d’une courte scène d'extérieur.



La colorimétrie audacieuse du film crée une véritable signature visuelle qui va au-delà de la simple mise en valeur des nuances de brun. Cette esthétique originale joue un rôle essentiel dans la distinction de cette histoire atypique, qui s'inspire largement de la vie de sa réalisatrice, Alice Diop.


SOBRIETE ET PICTURALITE


Alice Diop et Claire Mathon ont privilégié des plans fixes très composés et frontaux. Le rythme lent de ces plans séquences fixes intensifie le regard du spectateur sur cette histoire et le laisse libre des sentiments qui vont le parcourir. Ceci confère une pesanteur au film et appuie le malaise du personnage principal face à la personnalité complexe de l’accusée et à son mutisme.


En contre point à cette raideur du cadre, Claire Mathon propose une lumière sobre, douce et délicate.


« Je crois que le plus dur était de trouver le bon équilibre entre intervention et légèreté, entre composition et sobriété, entre les plans fixes et la possibilité de traverser la ville avec 40 m de travelling, entre précision picturale et fausse teinte… »

Claire Mathon - Entretien AFC


Dans chaque décor, la lumière semble venir tout simplement des fenêtres ou des éclairages présents dans la scène, mais cette simplicité n’est qu’apparente puisque chaque source est canalisée de manière à toucher les personnages sans les heurter. Pas d’ombre portée forte, ni de hautes lumières trop vives qui briseraient la douce mélodie de l’image. Le point d’orgue pour moi de la photographie du film est le passage de nuages sur le prétoire sans aucune intention de corriger les fausses teintes.



Pour donner à cette histoire tout le caractère pictural qu’elle souhaitait. La directrice de la photo a choisi de tourner en caméra RED Gemini en poussant le capteur à 1600 ISO, certainement pour adoucir sa définition et saisir des contrastes moins prononcés. En objectifs, c’est avec la série des optiques Leitz MO.8 qu’elle a travaillé le rapport entre les personnages et leur fond sans chercher ni à les dissocier ni à les confondre.


Aussi, la réalisatrice a délibérément choisi de briser l'aspect esthétiquement homogène de son film en incluant des images analogiques au rendu brut et sans fioritures. Cette volonté de restituer le réel, de combler un vide et de donner vie au personnage de Rama, qui est son alter ego, a conduit l'équipe à tourner des images d'archives fictives spécifiquement pour le film.


« Je suis devenue cinéaste pour créer du patrimoine, pour raconter des choses qui auraient disparue si on ne les avait pas filmées. Je veux réparer le manque de représentation, ce sentiment que nous ne sommes pas légitimes et que nous n’avons pas le droit au récit »

Alice Diop - Mediakwest à propos du doc « NOUS »



L’EQUIPE


Réalisatrice Alice Diop

Directrice de la photographie Claire Mathon

Cheffe décoratrice Anna Le Mouël

Etalonneuse Mathilde Delacroix

Etalonneuse rushes Evy Roselet

Laboratoire M141


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