ÊTRE FEMINISTE

Il fait beau, mais je reste à l’intérieur. Pourtant, je ne veux pas m’enfoncer dans la mélancolie. Au contraire, je vais profiter de cette belle journée pour remettre au clair certaines idées. « Femmes à la caméra » est un collectif joyeux dont je fais partie. Un collectif où s’exprime la solidarité. Elle nous a si souvent manqué dans une culture qui depuis trop longtemps, a fait des femmes, d’éternelles rivales.

 

Notre solidarité est à l’œuvre dans l’engagement que nous avons dans la réussite de notre projet mais aussi dans la reconnaissance assumée de nos différences. La certitude que c’est ensemble que nous ferons avancer les mentalités et nos droits, nous incite à laisser s’exprimer entre nous des points de vue, même divergents.

 

Nos expériences, notre rapport à l’intime, au politique guident notre réflexion. Aussi je me propose de détailler ici mon rapport au féminisme.

Pourquoi je suis Féministe ?

Je suis féministe par mon histoire personnelle…une histoire familiale où plusieurs générations de femmes ont refusé un soit disant destin féminin et le renoncement qui l’accompagne.

 

Leur éducation, la culture dominante, leurs pères, leurs maris, voulaient leur imposer une fonction, un rôle, qui limitaient leurs aspirations profondes. Dans les années 1920/1930 mais en fait toute sa vie, ma grand-mère institutrice s’est battue pour le droit des femmes, le droit à l’éducation, le droit de vote (accordé aux femmes en 1946 seulement !), l’emploi des femmes. Elle a éduqué ses filles dans la volonté d’avoir un métier, un salaire, sans lequel aucune parole libre n’est possible. A cette époque, ce genre de position, dans la campagne française, conduisait souvent au divorce et la grande solitude. Ma mère, mes tantes se sont inscrites dans cette démarche. Même si ma mère dans les années 1950 a dû renoncer à un emploi plus prestigieux pour suivre mon père. Elle a repris sa vie en main plus tard, en reprenant des études à 50 ans.

Leur admiration allait à ces pionnières, pilotes d’avion, exploratrices, alpinistes, intellectuelles, artistes. Toutes celles qui osaient repousser les limites qui enfermaient les femmes dans un rôle secondaire… soit disant moins performantes partout : physiquement, intellectuellement, artistiquement et même moralement (moins courageuses, moins capables de décider.) Il n’y a que dans le soin et la maternité qu’elles étaient reconnues.

 

Mais le mouvement d’émancipation des femmes était en route. Il vient de loin, de toutes les injustices faites aux femmes (avec leur participation bien sûr, mais c’est le cas pour tous les opprimés)

 

Et il va traverser les années … 1970, 1980…le droit à l’avortement, le droit de choisir sa sexualité.

Un vent bienfaisant de liberté, de remise en cause des rôles masculin/ féminin les plus établis, a soufflé.

A cette époque les plus radicales se sont éloignées des hommes. Elles ont coupé les ponts. Mais cette prise de position extrémiste accompagne souvent les mouvements qui bousculent la société en profondeur. Par la suite certains ont voulu réduire le féminisme à cette prise de position radicale… histoire de le marginaliser.

Pour moi (toute jeune fille à l’époque) cette époque bénie a secoué les fausses certitudes, suffisamment pour que nous en récoltions les fruits encore aujourd’hui. Et j’ai voulu essayer ce qui n’allait pas de soi : 5 ans de travail dans un atelier de mécanique automobile. J’organisais des stages de mécanique réservé aux femmes afin de leur apprendre à la fois la théorie et la pratique des moteurs et à réparer les pannes les plus courantes . Beaucoup de bonheur…

Cette époque a permis d’affirmer en France et dans le monde que personne ne s’occuperait, à la place des femmes, de changer le sort des femmes. Malgré nos amants magnifiques, nos frères, nos pères, nos amis attentionnés, la lutte des femmes serait toujours secondaire pour eux. Leur projet restait de d’abord renverser le pouvoir politique, économique (le capitalisme …) puis le changement du destin des femmes suivrait naturellement dans la foulée. Et bien non ! l’histoire a largement démontré que les droits humains sur notre planète se résument presque toujours et partout aux droits des hommes et que les révolutions ont amené peu de changement dans la condition des femmes, en tous les cas pas assez………..

 

Toujours en charge du foyer, limitées dans leurs études et leurs métiers, peu représentées en politique, pour ce qui concerne les pays les plus développés. Et dans le reste du monde, elles demeurent esclaves domestiques et sexuelles dans l’indifférence des responsables politiques. A quand, dans un programme politique , comme premier objectif : « La fin du sort injuste et dégradant réservé aux femmes sur notre planète »

 

Pourtant Les mentalités changent … encore trop doucement, mais quand même. Comme le dit Ivan Jablonka (un Homme) dans l’introduction de son livre « des Hommes justes » paru en Août 2019. Les Hommes ont mené tous les combats, sauf celui pour l’égalité des sexes. Ils ont rêvé toutes les émancipations sauf celles des femmes. A quelques exceptions près, ils se sont accommodés du fonctionnement patriarcal de la société. Ils en ont tiré profit. Aujourd’hui comme hier, les privilèges de genre sont endémiques, partout dans le monde.

Aujourd’hui nous avons besoin d’hommes égalitaires, hostiles au patriarcat, épris de respect plus que de pouvoir.

 

Alors si des hommes veulent changer l’image dominante des hommes, retrouver leur liberté d’être, loin des stéréotypes, s’ils veulent s’associer aux femmes pour plus de droits et de justice pour les femmes, sans doute sont ils aussi, à leur manière, féministes.

 

En 1982 j’ai entamé des études de cinéma pour devenir directrice de la photographie. Au début mes projets n’étaient pas si définis.

J’aimais le cinéma depuis que ma prof de français, au lycée, m’y avait initié. Mais je ne connaissais personne qui travaillait dans le cinéma.

Bref c’était un milieu totalement étranger et tabou. Des rencontres m’ont ouvert des portes et j’ai vu dans le travail au cinéma l’occasion pour moi de réunir ce que j’aimais dans la mécanique : utiliser des outils pour un travail technique dans l’amour du travail bien fait qu’ont les artisans, avec pour la première fois l’occasion de laisser s’exprimer mon imagination, ma créativité. Et puis peut être aussi comme pour la mécanique d’aller où personne ne m’attendait, ni ma famille, ni même l’école de cinéma qui me conseillait vivement d’embrasser la carrière de monteuse plutôt que d’entamer l’aventure de la prise de vues, un milieu à l’époque quasiment exclusivement masculin.

 

Pendant des années, je me suis moins occupée de féminisme en terme militant. Mais en fait toute ma vie y était liée.

 

D’abord dans ma volonté de ne pas rester dans l’ombre malgré les doutes, la peur d’être illégitime. Puis dans la sensation d’être vue comme une exception, quelqu’un hors de la norme parce qu’elle est une femme dans un métier d’hommes. Et aussi dans la mise en place de systèmes d’organisation très complexes et couteux pour arriver à partir en tournage tout en permettant à mon fils de s’épanouir… un vrai plan de bataille.

 

L’impression au fur et à mesure que rien ne bougeait vraiment, les femmes restant plus que minoritaires dans le cinéma.

 

Mais aussi dans le grand plaisir de diriger une équipe, de tenir le gouvernail, d’être une bonne chef qui use de responsabilités plus que de pouvoir. Le plaisir de mettre en œuvre mes connaissances, ma créativité pour interpréter en image le projet de film d’un réalisateur ou d’une réalisatrice. Le bonheur de se sentir enfin à sa place.

 

Il a fallu la rencontre avec mes amies et collègues de l’AFC pour que le puzzle se reforme.

Oui ma vie est particulière, mes expériences aussi, mais le féminisme ne m’a jamais lâché, personnellement et politiquement. Le fait que je sois une femme a beaucoup compté dans ma vie et j’en suis fière, tout autant que je regrette que cette appartenance de genre m’ait contrainte à de nombreuses batailles pour sortir des limites imposées à mon sexe. (Même si la bataille est parfois belle, tout le monde n’aime pas forcément ça)

Si je suis féministe, c’est autant pour défendre les droits des femmes que pour que notre appartenance sexuelle cesse de conditionner si radicalement l’image que tous ceux et toutes celles que nous rencontrons ont de nous. Notre sexe (pour les femmes, comme pour les hommes) est sans doute beaucoup moins déterminant que ce que notre culture nous rabâche.

 

Et puis je suis féministe car rien n’est jamais définitivement acquis.

Et aussi parce que la réflexion féministe dans les livres, les films, les journaux est de loin une des plus riches, des plus motivantes pensées en ce moment. Je me réjouis de voir, toutes générations confondues, une volonté retrouvée de ne plus se satisfaire d’un consensus mou qui reporterait à des siècles voir plus, l’égalité entre les hommes et les femmes.

Et comme on le dit dans les manifestations :

«On lâche rien! »